Cela fait maintenant quelques années que j’enseigne l’OSINT, et mes cours ont énormément évolué. Les outils changent sans cesse, bien sûr, mais ma manière d’aborder l’enseignement a elle aussi beaucoup changé.
J’ai d’abord conçu ma formation comme une succession de modules : d’abord la méthodologie, puis les moteurs de recherche, les archives, etc. Cette méthode présente plusieurs avantages : elle donne une direction claire aux étudiants, permet de progresser par étape et facilite l’acquisition de nouvelles techniques. L’inconvénient, c’est qu’elle ne permet pas d’appréhender une dimension essentielle de l’investigation : la gestion de l’incertitude.
Dans une enquête réelle, l’analyste n’est pas uniquement confronté à la question de savoir comment trouver une information. Il doit également déterminer ce qu’il est pertinent de chercher, où le chercher et à quel moment abandonner une piste pour en explorer une autre. Il construit ses propres questions au fur et à mesure de l’enquête, à partir des informations obtenues, des hypothèses qu’il formule et des impasses qu’il rencontre.
Un enseignement modulaire tend précisément à supprimer une partie de cette incertitude. Si une question est posée pendant un module consacré aux archives, l’étudiant sait déjà que les archives ont probablement quelque chose à lui apporter. Dans une investigation, cette indication n’existe pas : l’information recherchée peut se trouver dans une archive, un registre du commerce, une base de données, un réseau social, le code source d’un site… ou ne pas être accessible du tout.
Pour les amateurs d’échecs, la comparaison ci-dessous illustre assez bien le problème. Dans le premier cas, le joueur est simplement placé devant une position et doit comprendre lui-même s’il existe quelque chose à jouer. Dans le second, il sait qu’une combinaison gagnante existe. L’information donnée par le professeur ne lui fournit pas la solution, mais elle oriente déjà fortement son raisonnement. C’est exactement ce que peut produire un enseignement trop guidé.


Cela ne signifie pas que l’enseignement modulaire est inutile. Il est même particulièrement efficace pour transmettre une technique. Mais il me paraît insuffisant, à lui seul, lorsqu’il s’agit de former des analystes capables de conduire une investigation de manière autonome.
J’ai donc testé l’an dernier, avec mes étudiants du bachelor de l’École de Guerre Économique, une approche différente. Après avoir posé les bases indispensables (méthodologie et moteurs de recherche) nous sommes partis d’un cas pratique : réaliser une due diligence sur une entreprise. Le cours avançait ensuite en fonction de leurs propres interrogations, avec le moins de guidage possible.
L’intérêt était moins de leur apprendre immédiatement le « bon » outil que de discuter de la pertinence de leurs choix. Certains voulaient commencer par les réseaux sociaux, d’autres par le registre du commerce, un troisième groupe par le site internet. Dans le cas étudié, les réseaux sociaux apportaient peu. Le registre du commerce, en revanche, nous a conduits à comparer Pappers et Data INPI. L’analyse du site nous a ensuite amenés vers les archives du Web et les données Whois, puis vers de nouvelles questions : comment interpréter la fermeture d’une filiale ? Que déduire de changements successifs de dirigeants ? À partir de quand une anomalie devient-elle un signal qui mérite d’être approfondi ? Et, surtout, comment répondre à ces nouvelles interrogations.
C’est précisément ce cheminement qui m’intéresse : obliger l’étudiant à hiérarchiser les pistes, formuler des hypothèses, accepter qu’une recherche ne donne rien et décider quand pivoter. Autrement dit, ne pas seulement apprendre à trouver de l’information, mais apprendre à conduire une enquête.
Cette approche ne convient évidemment pas à tous les publics. Des professionnels de l’enquête qui ont déjà intégré la gestion de l’incertitude et la notion de pivot seront plus intéressés par un apprentissage modulaire leur permettant de découvrir de nouvelles techniques.
Il faut donc distinguer deux objectifs souvent confondus : former un analyste, ou améliorer les capacités de recherche d’un professionnel qui n’a pas vocation à conduire des investigations. Dans le premier cas, la maîtrise des outils est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Il faut aussi apprendre à raisonner sans savoir à l’avance où se trouve la réponse, ni même si une réponse existe.
C’est cette distinction, et plus largement la question de la formation à l’incertitude dans l’enseignement de l’OSINT, que je développe actuellement dans un article plus conséquent préparé dans le cadre de la prochaine conférence européenne de l’IAFIE.